Il y a un moment dans certaines postures de Yin Yoga où le corps ne sait plus très bien où il en est. Pas encore dans la profondeur de la posture, du ressenti. Mais il n’est plus tout à fait dans la résistance. Quelque chose a lâché, mais rien n’est encore en place. C’est un espace étrange — ni confortable, ni insupportable. Juste… suspendu.
Cet espace, en philosophie et en anthropologie, s’appelle l’espace liminaire. Du latin limen : le seuil. Et depuis que je l’ai nommé, je le reconnais partout : sur le tapis, dans mon quotidien, dans mon activité…
Qu’est-ce que l’espace liminaire ?
Le concept vient du travail de l’anthropologue Arnold van Gennep, repris ensuite par Victor Turner. À l’origine, il décrit la phase centrale des rites de passage — ce moment où l’on a quitté un état ancien sans avoir encore intégré le nouveau. L’initié n’est plus ce qu’il était. Il n’est pas encore ce qu’il va devenir.
C’est un espace de dissolution avant la recomposition.

Dans les cultures traditionnelles, ces espaces étaient reconnus, ritualisés, accompagnés. Nous savions que la traversée prenait du temps. Nous savions qu’elle était nécessaire. Nous ne demandions pas à l’initié d’en sortir plus vite. Mais ce temps était accompagné, marqué par un rite, pour concrétiser aux yeux du groupe son nouveau statut, et pour permettre à la personne d’en revêtir le rôle.
Dans nos vies modernes — et particulièrement dans nos vies professionnelles — nous avons presque entièrement effacé cette reconnaissance. Nous passons d’un état à l’autre en espérant que ça ira vite, que ça sera propre, que personne ne verra le chaos du milieu et surtout sans le formuler, parfois nous n’en avons même pas conscience.
Sauf que le milieu existe. Et qu’il a ses propres règles.
Le tapis de yoga comme école du seuil
Si tu pratiques le yoga depuis un moment — et particulièrement le Yin Yoga — tu connais cet espace sans forcément l’avoir nommé.
C’est le moment dans une posture où la première couche de résistance a cédé. Où le corps commence à s’ouvrir. Et où quelque chose d’inconnu se présente — une sensation nouvelle, une émotion inattendue, un vide que tu n’avais pas anticipé.
Le réflexe naturel souvent ce serait de sortir de la posture, de bouger, de faire quelque chose ou encore de vouloir résoudre cette situation.
Mais la pratique du Yin yoga nous enseigne exactement le contraire : rester et accueillir. Ne pas forcer l’accès à la profondeur. Ne pas se figer non plus dans la résistance. Simplement demeurer dans l’entre-deux, en immobilité dans la posture, sans douleur, avec ce qui est.
C’est peut-être l’un des apprentissages les plus profonds que le yoga puisse offrir : accueillir et ne pas résister à ce qui se présente. Pour ensuite agir ou observer avec objectivité. Et c’est aussi l’un des plus utiles en dehors du tapis.
Parce que la vie — et l’entrepreneuriat en particulier — est pleine de ces espaces liminaires. Et personne ne nous apprend à les traverser, peu nous accompagnent réélement.
L’espace liminaire dans une vie d’entrepreneuse
Quand nous lançons notre activité, nous savons que nous sommes dans une phase de construction. Quand nous développons nôtre activité, nous savons sais que nous sommes dans une phase de croissance. Mais quand nous sommes dans l’entre-deux : l’ancienne version de ce que nous proposions ne nous correspond plus, et que la nouvelle n’est pas encore là, nous ne sommes pas équipées. Et nous ne savons pas comment le nommer.
Alors nous allons l’appeler un creux, une période difficile, un manque de motivation, un questionnement…
Mais ce que c’est, c’est un espace liminaire. Un seuil entre deux formes de toi-même. En entrepreneuriat, cet espace s’appelle la mue.
Et comme sur le tapis, les deux mauvaises réponses sont les mêmes : forcer ou fuir. Lancer quelque chose à la hâte pour combler le vide. Ou se figer en attendant que ça passe tout seul.
La troisième voie — la plus difficile mais aussi la plus féconde — c’est de rester dans cet espace pour le traverser. De lui faire confiance et de comprendre qu’il ne s’agit pas d’une absence de direction, mais d’une nouvelle direction qui prend forme.
Pour nous, professeures ou guides de yoga, thérapeutes, artistes — cet espace est souvent encore plus déstabilisant. Parce que notre activité est indissociable de notre identité. Quand ce que nous proposons tremble, c’est le reflet de quelque chose en nous qui tremble. Il n’y a pas de séparation nette entre le professionnel et le personnel. Et c’est à la fois notre force et notre vulnérabilité.
Ce que le yoga nous donne pour passer ce seuil
La pratique ne résout pas l’espace liminaire. Elle ne l’accélère pas non plus. Mais elle offre quelque chose de précieux : un endroit où le traverser en sécurité, des outils pour le faire à son rythme.
Le souffle d’abord
Dans l’inconfort d’une posture tenue, le souffle est ce qui nous permet de rester et d’en faire l’expérience. Il régule le système nerveux et rappelle que ce qui est là — même inconfortable — n’est pas une urgence. Le corps peut traverser cette sensation. Dans la vie, c’est pareil : revenir au souffle quand l’incertitude monte, c’est une forme de sagesse très concrète.
La présence ensuite
Le yoga nous pousse à être là, maintenant, avec ce qui est — sans projeter vers ce qui devrait être ni se retourner vers ce qui était. C’est exactement ce dont nous avons besoin dans un espace liminaire : arrêter de se battre contre le flou, et simplement l’habiter pour le clarifier.
La confiance enfin
Chaque fois que nous restons dans une posture difficile et que nous en sortons avec quelque chose de nouveau — une ouverture, une sensation, une légèreté qu’on n’avait pas en entrant — nous construisons une mémoire corporelle de cette traversée. Nous intégrons que ça passe, que cet inconfort n’est pas une destination. C’est un chemin.
Traverser l’entre-deux sans faire semblant que c’est simple
Il y a quelque chose d’important à nommer ici, parce qu’on ne le dit pas assez.
L’espace liminaire entrepreneurial, il a des conséquences très concrètes :
- l’instabilité des revenus ;
- la difficulté à se présenter clairement quand nous ne savons pas encore bien qui nous sommes en voie de devenir ;
- le doute face aux clients qui attendent de toi une certaine image — celle d’avant ou celle “du marché”.
Ces manifestation inconfortables, parfois même douloureuses, de la mue ne sont pas que dans nos têtes, et le yoga ne fait pas disparaître ces réalités-là.
Ce qu’il fait, c’est de déployer en nous la capacité de les traverser sans nous perdre complètement. Pouvoir rester en lien avec quelque chose de stable en nous — notre souffle, notre présence, notre corps — pendant que tout le reste cherche sa nouvelle forme.
C’est pour ça que je crois profondément que les solopreneuses créatives ont besoin d’une pratique corporelle. Ce n’est pas un luxe ou un “bonus bien-être”. C’est un outil de navigation et de connaissance de soi.
Ce qui aide à traverser l’espace liminal
Nommer l’espace que nous traversons
Dire « je suis dans un espace liminaire » plutôt que « je ne sais pas où j’en suis » change quelque chose : ton pouvoir personnel. Ça donne du sens à ce qui pourrait ressembler à du chaos.
Réduire la pression de produire
L’espace liminaire a besoin de silence. Il ne peut pas se déployer dans un agenda surchargé et des injonctions à être productive à tout prix.
S’entourer
Traverser un seuil seule, c’est possible. Mais c’est plus long, plus épuisant, et souvent plus sinueux. Pouvois s’appuyer sur un entourage inspirant et porteur, qui comprend ce que tu traverses — pas forcément pour te conseiller, mais pour tenir l’espace avec toi — ça change tout.
Mettre le corps en mouvement
Notre mental peut tourner en rond indéfiniment dans un espace liminaire. Comme c’est inconfortable, il va chercher ce qui le rassure, ce qu’il connait, il va s’attacher à ce qui était pour ne pas aller vers l’inconnu. Mais notre corps, lui, sait naviguer l’incertitude d’une façon différente. C’est une des raisons pour lesquelles le tapis de yoga reste, pour moi, l’un des endroits les plus utiles pour traverser ces périodes.
Pour aller plus loin
Si ce sujet résonne, j’en parle longuement dans l’épisode 92 de Tout est déjà là — mon retour après une pause annoncée dans l’épisode 90, et le récit honnête de ma propre mue entrepreneuriale. J’y aborde aussi les cycles naturels du solopreneur, le pas de côté, et l’instabilité des revenus qu’on n’ose pas toujours nommer.
Et si tu sens que le moment est venu pour toi de traverser ton propre seuil dans un cadre structuré et accompagné, Anne-Laure et moi avons co-créé le séjour idéal et qui pourrait te parler.

✨ Clarté, Business & Intuition
4 jours en Bretagne — du 13 au 17 mai 2026 — Evolve Yoga Shala (Côtes-d’Armor)
Un séjour pensé comme un pas de côté structuré : pour clarifier ton positionnement, affiner ton message et repartir avec une direction incarnée. Chaque jour, des pratiques de yoga (Yin, Hatha Flow, Yoga Nidra, bain sonore) et des ateliers business viendront soutenir ce que tu traverses ou nourrir ce dont tu as besoin. Intuition et stratégie, ensemble. Groupe limité à 10 personnes.
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Parce qu’un pas de côté bien accompagné, ça change la traversée.
Et toi — est-ce que tu reconnais l’espace liminaire dans ta propre vie ou ton activité ? Je serais curieuse de lire ce que ça évoque pour toi. Tu peux m’écrire par email pour m’en dire plus.




